J’ouvre seulement aujourd’hui le carnet que j’ai commandé le mois dernier, et reçu trois jours plus tard, à un ami vivant au Japon. Enfin, ami… Nous ne nous sommes jamais rencontrés, mais j’ai l’impression à force de le lire de le connaître aussi bien qu’un ami. D’après Cocteau, les « amis inconnus que les livres recrutent » sont « la seule excuse d’écrire », et je le crois, je le crois. Le carnet ne comporte aucune inscription, pas la moindre mention d’un imprimeur ou du type de papier utilisé, mais je sais qu’il a été assemblé et relié à la main à Nagano. La couverture souple est de couleur crème, comme le papier, et ouvert il tient bien à plat sur ma table de travail. Il fait à peu près la taille de ma main et réussit l’exploit de paraître à la fois robuste et précieux. Je ne pense pas qu’on puisse lui retirer quoi que ce soit sans risquer de le ruiner, ce qui est pour moi le signe distinctif du travail bien fait. Un disque blanc marqué à chaud se trouve en haut à droite sur la première de couverture, ainsi que sur le dos du carnet. J’y inscris le chiffre 1.
J’avais toutes les raisons de ne pas me l’offrir. Pour la moitié de son prix, je peux en trouver un de mieux doté dans ma papeterie de centre-ville (comportant, entre autres, deux marques pages, des pages numérotées, une table des matières et une pochette pliable !), et repartir avec sans attendre qu’il me soit livré. Mais surtout, j’ai perdu l’habitude d’écrire à la main. Je prends certes des notes, de la manière la plus désordonnée qui soit, mais je ne tiens pas de journal (je me dispense ainsi de revivre en l’écrivant la répétition du quotidien – comme Joan Didion, je n’ai aucun « instinct pour la réalité »). Et pourtant, ce carnet existe pour la beauté du geste, et j’entends bien l’utiliser dans le même esprit (et soutenir au passage un autre écrivain).
L’avantage principal d’écrire dans ce carnet est qu’on est forcé d’aller de l’avant, au lieu d’être tenté de corriger ce qu’on écrit au fur et à mesure (comme je le fais maintenant en mettant au propre les notes prises hier). L’autre avantage est bien sûr l’absence de tout confort moderne : aucune connexion à internet, aucun chargeur à trimbaler avec soi, pas besoin d’identifiant, de mot de passe ou de double authentification, pas besoin de sauvegarder ses notes ou d’attendre qu’elles se synchronisent, aucun correcteur automatique qui vient foutre en l’air le dernier mot écrit, ni notification ou pop-up abusif nous demandant de mettre à jour l’application ou de laisser un avis sur l’App Store. Le vide complet, à portée de main.
L’absence de lignes m’inquiétait un peu, mais cela se révèle étrangement libérateur, la page devenant une étendue vierge qu’il s’agit d’explorer et remplir de son être. De son temps, de mouvement. C’est d’une présence indéniable, là où des mots affichés sur un écran sont toujours sur le point de disparaître derrière ses bords mouvants. Le vide du carnet est si réel, son besoin d’être rempli si pressant, qu’il semble parfois nous soutirer des phrases que nous ne savions même pas porter en nous. C’est fou ce qu’on peut tirer de son ennui quand rien ne vient nous en divertir ou nous inciter à procrastiner. Je pourrais toujours demander à un LLM de numériser et structurer le tout. Mais j’anticipe déjà…
Je me demande si ce carnet fera surgir des choses inédites. La simple mention de Nagano me rappelle notre traversée des Alpes japonaises il y a plus de dix ans. Le temps était superbe pour un mois d’octobre, un vrai été indien. Les feuilles des arbres avaient le même jaune passé rehaussé de brun que l’arbre devant ma fenêtre, mais le soleil là-bas suffisait à en rallumer l’éclat. Nous étions jeunes et totalement désorganisés (et le Japon mérite qu’on s’organise si on veut le visiter). Nous étions descendus du train à Nagano, où nous avons loué une voiture avec un GPS en anglais, qui ne fut pas inutile. Quelque part entre Matsumoto et Takayama, sans doute sur les pentes du mont Hotaka (tout ça déduit des métadonnées des photos prises à l’époque), nous avons marché quelque temps dans le parc national de Chūbu-Sangaku. À Kiso, nous avons dîné chez Tatsunoya d’un chankonabe, le genre de ragoût qui fait le quotidien des sumos, ce soir-là partagé entre nous trois. Le réceptionniste de l’hôtel où nous étions arrivés à la nuit tombée avait fait la réservation pour nous. Il était sans doute bien tard selon les critères japonais, mais ici comme ailleurs au cours de notre séjour, nous avons été très bien reçus. Le comptoir écaillé avait connu des jours meilleurs, mais les énormes bouteilles de saké derrière lui, et les photos de sumos accrochées au mur, sans parler de la diligence du service, donnaient à l’endroit un cachet certain. Le lendemain, nous avons suivi le cours de la Kiso jusqu’à Agematsu, puis Nagiso, autant de stations de cette portion de la Nakasendō.
Après Nara, nous avons continué vers l’ouest, jusqu’à l’île de Naoshima, pour nous baigner les yeux dans un rectangle de ciel pur excavé par James Turrell. Le vide nous aspire autant qu’il nous inspire.