J’ai gardé le lit[1] une bonne partie de la semaine à cause d’un stupide rhume, qui nous a obligés d’annuler nos vacances chez ma belle-mère pour éviter de la contaminer. N’étant bon à (presque) rien, j’ai passé mon temps en compagnie de Faulkner et Cheever, qui donnaient chacun un entretien à la Paris Review. À un moment, alors que Cheever faisait des longueurs dans sa piscine pour éluder une question, Denis Johnson nous a rejoints et m’a proposé une autre pilule contre le mal (l’excellent « Accident de voiture en auto-stop », au temps génialement désarticulé, paru dans la même revue), avant de s’éloigner à son tour, me laissant tituber seul dans ma stupeur.
Des deux interviewés, Faulkner est sans doute le plus drôle et le plus opiniâtre (à des niveaux rarement atteints depuis, à l’exception peut-être de Werner Herzog) :
Ma propre expérience m’a appris que les outils dont j’ai besoin pour mon métier sont du papier, du tabac, de la nourriture et un peu de whisky. – Du bourbon, vous voulez dire ? – Non, je ne suis pas si difficile. Entre du scotch et rien, je prends du scotch.
Ses réponses donnent l’impression d’émaner d’un être aussi dur et inflexible que la statue du Commandeur dans Dom Juan (« Rien ne peut nuire à l’écriture d’un homme s’il est un écrivain de premier ordre »), pouvant travailler n’importe où et n’importe quand (« le meilleur boulot qu’on m’ait offert a été gérant de bordel. Pour moi, c’est l’environnement parfait pour un artiste au travail »). Il n’a pas plus le temps de s’intéresser à ses pairs qu’à ses lecteurs (« je suis trop occupé à écrire »), encore moins aux critiques qu’il ignore. C’est parce qu’il consacre tout son temps à essayer, en écrivant, « d’arrêter le mouvement, qui est la vie » et « de le maintenir figé pour que cent ans plus tard, quand un inconnu le regardera, il se remette à bouger ». C’est un mécanisme similaire à celui d’une montre automatique, dont la réserve de marche se remplit quand vous agitez le poignet, à ceci près que le mouvement ainsi retenu ne semble jamais s’épuiser (si bien sûr celui qui le retient est « un écrivain de premier ordre »). En écrivant, on devient le vampire de soi-même.
Là où Faulkner peut être brusque dès qu’il s’agit de parler de soi, Cheever préfère parler de lui plutôt que de ses écrits. Il n’aime pas relire ses livres une fois qu’ils sont publiés, ne regarde jamais en arrière (de peur de mourir, plaisante-t-il à moitié), ni en avant d’ailleurs, indifférent qu’il est à toute idée de postérité. Il se fiche pas mal de savoir qui le lira dans cent ans, et s’attend même à ce qu’on l’oublie, comme toute chose ici-bas. (Et de plus en plus je me surprends à le rejoindre sur ce point.) Seul l’acte d’écrire donne un sens à son existence, une utilité, et lui apporte quelque joie, si vive que tout le reste devient flou. L’impression de vivre enfin.
« Le temps des fêtes […] ne passe pas », écrit le philosophe Byung-Chul Han dans Vita contemplativa. « La fête produit une intemporalité dans laquelle tout manque d’être est aboli. » En ce sens, la littérature aussi est une fête.
La pièce où je travaille a une fenêtre qui donne sur un bois, et j’aime à croire que ces lecteurs sincères, attachants et mystérieux s’y trouvent. – John Cheever
Ce n’est vrai que si par lit vous entendez aussi aire de jeux (pour éviter que les filles ne finissent par saccager la maison), cuisine (pour qu’elles mangent à leur faim) et salon (pour qu’elles puissent enfin jouer à la Switch). ↩︎