Je suis en train de relire, dans la salle d’attente bondée du cabinet de radiologie (pas d’inquiétude, rien de grave), Slouching Towards Bethlehem de Joan Didion. Ou plutôt feuilleter, et mollement qui plus est ; je subis encore le contrecoup de ma présentation d’hier soir (sur Amuleto, de Roberto Bolaño – splendide divagation, quoiqu’incertaine – l’enregistrement sera bientôt disponible). Les relectures ont ceci d’agréables que l’on sait d’avance où l’on va, et bientôt nos passages préférés nous happent à nouveau. Les griffonnages que nous y avons laissés, pareils aux hiéroglyphes des hobos (je suis passé par là, lieu sûr, hôte accueillant), forment un canal de communication clandestin entre notre moi passé et son moi futur (nous). Dans « On Keeping a Notebook », Didion regrette son manque d’« instinct pour la réalité » (« which I sometimes envy but do not possess »). Elle ne devrait pas – la réalité n’est pas tout, on peut même dire qu’elle est très incomplète. Tant de possibilités attendent de se réaliser. Elle est fort mal fichue, cette chose émaciée qu’on voudrait nous voir reproduire dans nos romans. Les écrivains existent pour lui adjoindre sa contrepartie imaginaire et rendre à la vie toute sa complexité.
Écrire, c’est creuser un trou dans la réalité. En écarter les bords et creuser encore. La fabrique du monde est par endroits si carencée qu’on ferait bien de regarder où l’on met le pied. Des trous jusqu’en bas ! Pour un peu, on se retrouverait dans l’océan Pacifique. La mémoire sait où regarder, qui saute par-dessus les vides et s’exprime par ellipses, comme Didion quand elle évoque sa jeunesse new-yorkaise : « j’entre par une porte à tambour à vingt ans et j’en ressors beaucoup plus vieille et dans une rue différente », car « c’est ainsi que m’apparaissent aujourd’hui ces années-là, en une longue séquence de fondus-enchaînés sentimentaux ». On a tendance à voir l’imagination comme une faculté de l’esprit, quelque chose qui vient de l’intérieur et que l’on projette ensuite plus ou moins bien dans le monde. Peut-être. Mais l’imagination est aussi tout autour de nous, une superstructure invisible qui rapproche certains lieux, certains temps, et nous affranchit des limitations matérielles. William Burroughs écrivait à ce sujet :
Je ne suis pas l’American Express… Si on voit un de mes personnages flâner dans une rue de New York habillé en bourgeois pour le retrouver, à la phrase suivante, agenouillé sur le sable de Tombouctou […], on peut en déduire que le type […] s’y est transporté de lui-même par les modes usuels de communication… — William Burroughs, « Postface atrophiée », in Le Festin nu.
C’est une immense soustraction, qui préserve du monde le peu de sens qu’on daigne y trouver, fabriqué de toutes pièces la plupart du temps.
Je marque ma page avec l’ordonnance du médecin, bientôt remplacée par la carte plastique avec le QR code pour accéder à mes résultats, que je suis certain de perdre si je ne la retire pas d’ores et déjà du livre. Comme Didion, mon rapport au quotidien est au mieux négligent, au pire absent.
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