Pour me remettre de ma lecture de Life of M, j’ai choisi d’ouvrir les mémoires de Kyle MacLachlan, Fictional Selves, qui viennent de paraître. Le titre m’a aussitôt plu, suggérant une ouverture à de nouvelles possibilités plutôt qu’un horizon fermé. Après l’air quelque peu aigre exhalé par Rachel Cusk, je voulais retrouver la fraîcheur et l’optimisme candide de l’agent spécial Dale Cooper. Bien m’en a pris – pour un livre sans doute travaillé et retravaillé par toute une équipe rodée à l’exercice (agent, éditeur et Dieu sait qui), structuré comme il faut pour être d’une lecture intéressante et fluide (tant pis pour les « légères boiteries » que j’affectionne), Fictional Selves est surprenant d’humour et de franchise. Et ce malgré deux moments déterminants de la carrière de MacLachlan marqués par un échec : celui de Dune (son premier rôle principal au cinéma à seulement 24 ans) et celui de Showgirls, de Paul Verhoeven.
Je n’en ai lu pour l’instant que le premier tiers, consacré à Dune et aux débuts du jeune Kyle. Le livre s’ouvre ainsi sur le tournage d’une scène en plein désert mexicain, où des membres de l’équipe sont chargés de brûler de vieux pneus pour « masquer le ciel » (que serait une adaptation de Dune sans une certaine forme d’hubris ?) ; en effet, sans humidité, la planète Arrakis semble dépourvue de ciel bleu, même si je suis quasiment certain que ce détail, comme bien d’autres, ne figure pas dans le livre de Frank Herbert. Puis on revient en arrière sur l’enfance et l’adolescence de Kyle, sa découverte du théâtre encouragée par sa mère, avant un retour à la tournée promotionnelle de Dune et son échec tant critique que commercial. Alors que tout le monde lui prédisait que sa vie ne serait plus la même, rien ne se passe comme prévu, ce qui est plutôt cocasse pour un film racontant l’avènement d’un messie. À ce jour, je n’ai toujours pas réussi à le voir en entier ; il faut, je pense, tout l’entraînement d’une Bene Gesserit pour aller jusqu’au bout. J’avais essayé de le regarder au moment de la sortie du film très réussi de Denis Villeneuve, mais il n’y avait sans doute pas pire contexte pour voir celui de Lynch, qui n’est ni assez herbertien ni assez lynchien pour convaincre.
Dans son introduction, Kyle MacLachlan décrit le métier d’acteur d’une manière qui devrait parler à tout écrivain, qu’il écrive des fictions ou non : à chaque nouveau film, vous créez un autre moi, un autre Kyle qui vous ressemble mais n’est pas vous, et qui vous survivra tant qu’il existera un écran pour le voir. Ce n’est pas tant une invention qu’une découverte doublée d’une transformation, je peux aussi être ça, comme si votre corps se mettait soudain à bourgeonner une excroissance qui vous grandit et vous complète en même temps qu’elle se détache de vous. (Je laisse les spécialistes de biologie végétale certifier l’exactitude de cette comparaison.) Une écriture vivante devrait ressembler à ça, n’être que ça.
Dès le lycée, le théâtre a permis à Kyle MacLachlan de devenir ce qu’il n’arrivait pas à être dans la vie, de développer une confiance en lui qu’il ne ressentait pas au quotidien. C’était un monde à part, détaché des contingences de l’extérieur, où il pouvait rassembler les parts disjointes de son être et lui donner une forme, une cohésion. Un rôle était alors pour lui une protection, une manière de contrôler la situation, comme l’humour développé en parallèle pour avoir l’impression d’exister, alors que tous les autres archétypes se refusaient à lui. À l’Université de Washington, où il suit une formation au métier de comédien, il peine encore à s’ouvrir aux émotions que son éducation conservatrice lui a appris à refouler. David Lynch lui apprendra à se défaire de toutes ces précautions. Sa direction d’acteur est oblique et sibylline. « Quand tu parles, lui dira-t-il sur le tournage de Dune, ça devrait être… davantage comme un mystère, comme le vent. » Lynch avait surtout le don de faire croire à ses acteurs qu’ils étaient faits pour le rôle, qu’ils pouvaient tenter n’importe quoi et réussir. La confiance est une prophétie auto-réalisatrice.
Non seulement les fictions que nous interprétons sont complémentaires du petit moi authentique dont tout le monde s’ingénie à croire qu’il est le triomphe de notre être, mais elles sont nécessaires à son épanouissement, plutôt qu’une ruse ou un déguisement. Non pas une contradiction de la vérité, mais une affirmation de la vie qui nous traverse.
Plus de vent, Kyle, plus de vent.