J’ai déjà évoqué l’éventuelle mesquinerie de Rachel Cusk, mais depuis ma lecture de Life of M, son dernier roman, mon hypothèse s’est peu à peu transformée en certitude. Cette lettre n’en sera que plus difficile à écrire, car je lui trouve beaucoup de talent et j’ai l’impression de me montrer à mon tour mesquin en chipotant sur des détails. Mais justement, ce n’en sont pas, car c’est toute sa vision de l’existence qui me semble biaisée par une rancœur irrémédiable. Je vais néanmoins continuer d’écrire, car j’ai l’impression que cette lettre révélera en creux ce que je recherche dans la littérature. Je crois qu’il faut écrire sur ce qu’on aime, essayer de comprendre ce qu’on ne comprend pas, chez les autres et en soi, ignorer ce qu’on n’aime pas ou le changer si c’est possible. Même si je me montre plutôt exigeant dans mes lectures, je n’attends ni ne recherche la perfection. Je m’accommode facilement des maladresses et bizarreries des écrivains, de l’aspect éventuellement mal fichu ou bancal de leurs histoires, parce que ces légères boiteries, si tant est qu’elles ne sont pas rédhibitoires, peuvent faire partie de leur charme, et parce que je leur laisse le bénéfice du doute. Après tout, peut-être est-ce aussi ma faute si je ne les comprends pas. Et nos jugements nous jugeant en retour, ils en disent souvent plus long sur nous que sur celles et ceux que nous critiquons inconsidérément.

Dans sa trilogie Outline, Rachel Cusk s’effaçait déjà, non pas derrière son alter ego fictionnel, l’écrivaine Faye, mais derrière les confessions d’inconnus dont elle « gorge[ait] le contour vide de sa narratrice » et qui faisaient tout l’intérêt du projet. Son retrait apparent était déjà une forme de dissociation, une manière de se couper de sa propre expérience de la vie pour vivre par procuration et à distance celle des autres. Dans Life of M, son nouvel avatar n’est ni plus ni moins que Natalie Portman, qu’elle prend soin de ne jamais nommer pour éviter un procès en diffamation, même si elle décrit assez longuement certains de ses films pour qu’il n’y ait aucune ambiguïté. La narratrice veut écrire l’autobiographie de M, qu’elle a rencontrée dans une librairie et plus ou moins fréquentée depuis. Non pas sa biographie, mais son autobiographie – elle veut se mettre à la place de la star. « Ne pourrais-tu pas tout simplement l’inventer ? » lui a-t-elle répondu.

M est « amicale, généreuse, désarmante de modestie, pourtant tout ce que je faisais ou disais en sa présence sonnait faux ». La narratrice écrit qu’« il est difficile de ne pas se sentir laid à côté de M ». Ce n’est pas tant parce que M est belle (elle l’est au point d’en être « insupportable » pour la narratrice) que parce qu’elle semble étrangère à la réalité, comme si son extrême célébrité l’en avait exilée (Rachel Cusk parle du « privilège de transcendance »). M est protégée de « la violence aléatoire de l’insignifiance » dont semble tant souffrir la narratrice, sans qu’à aucun moment cela ne soit étayé ou approfondi, comme souvent dans ce livre. Elle se lamente sur la laideur de l’existence, sur « la complète laideur du monde », sans rien justifier. (Dans les procès qu’elle intente, Rachel Cusk ne nous montre que très rarement les pièces à conviction.) Il y a tout au long du roman une forte corrélation entre laideur et réalité d’une part, et entre beauté et performance d’autre part, comme si le talent de l’actrice lui permettait d’atteindre un plan supérieur de l’existence, inaccessible à la narratrice, avec le soupçon d’inauthenticité ou de calcul (de cynisme même) attaché à tout ce que fait, dit ou pense la star. Suite au mot gentil que M lui envoie pour souhaiter un prompt rétablissement à son conjoint hospitalisé, la narratrice note : « La liberté de M consistait en partie à pouvoir choisir comment se comporter. Parmi toutes les possibilités qui s’offraient à elle, elle avait choisi la bonté. » Le sous-texte est à peine masqué : comme elle a le luxe de choisir, son choix n’engage à rien, ne lui coûte rien. Il n’est pas même spontané puisque c’est un choix. Que dire alors de toutes les stars insupportables, qui ne jouissent pas de moins de liberté que M ?

Malgré toute la distance que la célébrité a instaurée entre M et le monde, entre M et les autres, c’est la narratrice qui semble la plus aliénée des deux. Après le premier chapitre, et jusqu’à la toute fin, son je se dissout dans un nous dont on ne sait pas trop ce qu’il recouvre. Ce n’est assurément pas un nous de modestie. Il ne désigne pas plus M et la narratrice que la narratrice et son conjoint. Ce nous exprime une confusion, une tentative de fugue qui estompe les limites de l’identité ou du moi, afin peut-être d’échapper à « ma propre laideur », de « renoncer à mon expérience ». C’est à peine si elle conserve un corps, c’est à peine si elle a un genre, comprend-on à la toute fin, quand M lui demande à brûle-pourpoint, et assez gratuitement, si elle est un gars ou une fille (dernière phrase du livre). Comment peut-elle l’ignorer si la narratrice est une écrivaine connue, si M a lu certains de ses livres comme on est en droit de le supposer ? Ayant fini d’écrire (M n’aime pas ce qu’elle dit d’elle), la narratrice a achevé le processus de dissolution de son être, de retrait dans la grisaille floue des abstractions qui s’interposent entre le corps et la réalité.

À force d’abstraction, on a parfois l’impression de lire le résumé d’un épisode de série télé, écrit de la manière la plus vague qui soit pour ne spoiler personne : le héros retrouve un amour de jeunesse, doit faire face à une décision difficile et affronter les conséquences de ses actes. Ça pourrait correspondre à beaucoup d’histoires. Cusk réussit pourtant de beaux moments à la Edward Hopper, des scènes dans une librairie ou un café vues à travers la transparence des vitres, qui séparent un intérieur d’un extérieur, les gens dedans des gens dehors, les célébrités du commun des mortels.

Le secret est qu’elle n’en a aucun, dit M au cours d’un atelier d’improvisation théâtrale dont le thème est le secret. C’est une manière de ne pas répondre à l’exercice, de ne pas abdiquer ses protections pour s’ouvrir à l’inconnu, mais la narratrice nous assure que c’était la réponse la plus vraie qu’elle pouvait donner. Pourtant, même une star de cinéma a des secrets, le premier étant que personne ne croit à sa sincérité. Cusk oppose un peu hâtivement la simulation du cinéma à l’authenticité supposée du théâtre. Mais une représentation théâtrale n’est-elle pas aussi une performance, une fiction ?

Cusk a beau avoir déclaré qu’elle en avait fini avec l’idée de personnage, ce qu’elle crée est bel et bien un personnage, même s’il n’est désigné que par une initiale, même s’il manque de liberté, celle d’échapper à sa créatrice. Nos personnages doivent nous échapper, sinon ils reposent sans vie entre les pages du livre. C’est ce manque de vie qui me rebute chez Cusk, le manque d’amour et d’humour. Pour un livre dont le titre est Life of M, il y en a bien peu à l’intérieur.