Je m’ennuie quand je n’écris pas. Je suis comme Sherlock Holmes, j’ai besoin d’un bon meurtre pour m’occuper et me sentir revivre. Du sang plutôt que la morosité où je sombre. Et comme Sherlock Holmes, je suis d’une ignorance remarquable (au grand désarroi de mon entourage) de tout ce qui ne me permet pas de résoudre une enquête. Le tout est d’oublier ce qui ne peut nous servir, qui est l’essentiel. S’il se respecte un tant soit peu, un écrivain, comme un détective, se doit de devenir un organisme aussi spécialisé qu’il est inadapté à toutes les platitudes du quotidien qui ne relèvent pas de sa sensibilité – « l’infirme qui volait », écrivait Baudelaire. Son expertise peut emprunter à différentes disciplines, mais n’allez pas croire qu’il en devient pour autant un généraliste. Son domaine se limite à lui seul et échappe aux classifications habituelles.
De tous les personnages d’enquêteur, mes préférés sont les plus intuitifs. Les Holmes, Poirot et autres Dupin sont trop positivistes à mon goût ; raison et déduction, observation et analyse sont sans doute des qualités intéressantes à cultiver, peut-être même utiles, si on veut impressionner le candide Watson, mais à quoi bon s’intéresser à une enquête si on peut la résoudre, qui plus est de la manière la plus laborieuse qui soit, en relevant des indices ? Vous pensez peut-être qu’avoir raison m’intéresse ? Certains passent toute une vie à réfléchir sans parvenir ne serait-ce qu’à avoir tort. Avoir raison ne vaut guère mieux. Les meilleurs problèmes n’admettent pas de solution univoque. Il ne faut pas résoudre l’enquête, mais la maintenir ouverte le plus longtemps possible, afin de s’occuper le temps de trouver un autre mystère à mâcher.
Il me semble en effet que les conflits les plus intéressants ne sont pas résolus, mais gérés afin de maintenir la tension entre le supportable et l’insupportable, comme dans l’admirable Phantom Thread (auquel je faisais allusion vendredi dernier – en plus d’être l’homme le plus élégant au monde avec le roi Philippe VI, Daniel Day-Lewis interprète l’emmerdeur que je serais si je m’écoutais un peu). Le pire ne signale pas la fin du conflit, il y a toujours un niveau de perversité et de profondeur supplémentaire, que Paul Thomas Anderson montre avec brio dans ce film. Le couple formé par Daniel Day-Lewis et Vicky Krieps, au lieu de finir par s’entretuer (comme on serait en droit de le penser), découvre qu’il a besoin de se faire souffrir juste assez pour aller mieux. Le tout est de savoir doser le mal pour ne pas tuer le patient. Si ça fonctionne pour eux, qui sommes-nous pour les juger ?
De là mon engouement dans Twin Peaks pour l’agent spécial Dale Cooper, qui a trouvé dans ses rêves une nouvelle méthode de déduction et la matière sur laquelle l’appliquer. Il lance ainsi des cailloux sur une bouteille vide pour déceler son premier suspect. Il aime les tartes aux cerises et un bon café noir et brûlant, dont il parle comme on pourrait parler de sexe. Avec sa fougue juvénile, il prend trop de plaisir à enquêter sur cette affaire sordide pour ne pas être légèrement suspect (et très attachant). Il s’intéresse aux vies que mènent les habitants de Twin Peaks, ces gens « bons et décents », avec un entrain et un optimisme qui ont le mérite de ne pas rejouer une énième fois le cliché de l’opposition ville-campagne, FBI-police, etc. David Lynch ne voulait pas révéler le coupable (« Qui a tué Laura Palmer ? »), l’enquête étant plus intéressante que le meurtrier, et la série s’effondre au milieu de la deuxième saison dès qu’il y est contraint par les producteurs de la chaîne de télévision ABC. Cela nous rappelle au passage qu’il faut à tout prix inviter un nouvel antagoniste avant de remercier le précédent, sinon l’histoire met trois épisodes à s’en remettre.
J’ai longtemps résisté à Twin Peaks – sans doute y avait-il trop d’arbres (des pins Douglas, Dale, des pins Douglas). Et ce générique ! Mais après avoir regardé les trois saisons, une vidéo d’analyse de 4 h 35 sur YouTube, puis un complément d’1 h 18, et enfin un addendum de 28 minutes (l’analyse est profonde et sans doute juste, mais ça n’a aucune importance), je peux affirmer que la véritable question que pose Twin Peaks n’est pas : « Qui a tué Laura Palmer ? », mais : « Qui est Diane ? » En effet, l’agent spécial Dale Cooper enregistre sur son magnétophone des notes destinées à son assistante, la dénommée Diane, qu’on ne verra ni n’entendra durant les deux saisons originelles. Elle fonctionne comme une sibylle (ou une IA) mutique, à qui Dale Cooper remet le fruit de ses observations, souvent prosaïques ou anodines, mais qui ajoutent énormément de texture au récit et servent de contre-point absurde à l’enquête. L’absence de réponse est volontaire et nécessaire. J’étais presque déçu de découvrir Diane dans la troisième saison sous les traits de Laura Dern (excellente au demeurant, là n’est pas la question). Heureusement, Twin Peaks étant Twin Peaks, on ne tardera pas à découvrir qu’elle n’est pas tout à fait elle-même. Comment le pourrait-elle ? Comme tout le reste de la série, elle n’est peut-être qu’un rêve. Mais le rêve de qui ?
Diane, 11 h 30, 24 février. J’entre dans la ville de Twin Peaks.