Cela fait des années que je ne suis plus l’actualité littéraire de mon pays. D’une part, je refuse de suivre de très près l’information en continu, car c’est souvent elle qui pense à notre place ; je ne m’y intéresse que dans la mesure où je n’ai aucun avis sur le sujet – le Sénat, le pape, Céline Dion. (Oh, bien sûr, si vous me forciez un peu, je pourrais toujours ajouter mon opinion à celle des autres, mais est-ce pour autant intéressant ?) D’autre part, vous ne laissez pas filer 13 ans sans publier un seul livre sans mettre en place quelques mesures prophylactiques contre la baisse de moral. Pour compenser « la trop grande proximité des temps » comme dirait Racine, je me suis tourné vers le passé et d’autres pays, vers l’anglais principalement, et toutes les perspectives qu’il m’offrait. Aussi, quand malgré ces précautions me parvient une nouvelle de France, elle semble m’arriver de très loin, sans que je réussisse à m’y intéresser beaucoup. Ainsi, au dernier salon, avons-nous évoqué cet écrivain accusé de plagiat et d’écrire avec une IA, sans qu’on sache trop, des deux accusations, laquelle est la plus grave. Je comprends vaguement qu’en tant qu’écrivain, je suis censé m’y intéresser, mais j’ai du mal à trouver cela palpitant. (J’aimerais plutôt commettre un trait d’esprit sur Céline Dion.) Que les victimes de plagiat s’émeuvent, passe encore, mais les autres, qu’est-ce que ça peut leur faire ? Ah, je ne suis pas fait pour la morale ou l’éloge du mérite. Et ce n’est pas l’écriture tout en clichés des journalistes qui m’aide à comprendre l’enjeu du sujet, à se demander si ce ne sont pas eux qui utilisent une IA. Pas une pensée originale, pas le moindre début de réflexion. L’indigence partout. Je m’ennuie peut-être, comme Sherlock Holmes entre deux affaires. Faute d’opium, je vais devoir écrire un nouveau livre (l’autre est lu et bien relu, il me faut m’en défaire, me résoudre à l’envoyer).
L’IA semble pour certains une généralisation, pour d’autres un cas particulier, de cette hantise littéraire qu’est le plagiat, mais s’est-on jamais demandé si c’était si simple que ça d’écrire tout un roman avec une IA (je ne dis pas co-écrire, c’est autre chose) ? Si quelqu’un arrive à soutirer à un LLM un livre comme celui que je viens d’écrire, qu’on lui donne un prix, il l’aura bien mérité. La vérité est que c’est plus difficile, qu’il faut détacher chaque phrase de « l’anti-grain » synthétique de la voix de Claude ou ChatGPT, contrarier son penchant déplorable pour les moyennes, compenser son absence de goût pour les images (les modèles de langage sont en revanche très bons pour les abstractions, profitez-en). Bref, cela ne consiste pas à appuyer sur un bouton.
Je conçois le charme tout ballardien d’embrasser l’artificialité des centaures, l’esthétique du béton et des matériaux de synthèse, de nouveaux protocoles pour des mondes nouveaux, baignant dans une infusion d’agents vaguement anthropomorphiques, mais j’ai un goût trop prononcé (pas meilleur, seulement différent) pour m’y épanouir. D’autres s’y essayent avec succès.
S’il y a bien un reproche à faire au plagieur ordinaire, c’est son manque d’audace. Sa modestie. Il plagie trop peu et n’assume pas son geste. Il souffre du même problème que les puristes qui cherchent une âme derrière leurs lectures : il surestime l’originalité de l’écriture et tait ses emprunts de peur qu’on les lui reproche. Or, on peut être très personnel sans être original, ni écrire les phrases que l’on assemble avec soin. On s’embarrasse trop d’originalité. C’est d’ailleurs le défaut de nombreux débutants, qui confondent excentricité et personnalité, et gâchent leur style à force de vouloir bien écrire.
De tous les éloges facilement paradoxaux du plagiat, se détache l’enthousiasmant « The Ecstasy of Influence », de Jonathan Lethem, paru dans Harper’s Magazine en 2007, sous-titré « A plagiarism ». Son titre est bien sûr une réponse à The Anxiety of Influence d’Harold Bloom, paru en 1973. Les trois quarts de l’essai consistent en une défense crédible du plagiat ou de l’emprunt assumé (et une critique nuancée du droit d’auteur), le dernier quart révèle le plagiat sur le plagiat en citant toutes les sources pillées par Lethem pour l’écrire. Le tour de force est d’être parvenu à atteindre une telle unité et cohérence malgré l’hétérogénéité du matériau. On pourrait aussi citer Besoin de réel (Reality Hunger), de David Shields, plus confus et moins réussi malgré des passages intéressants (il abdique toute ambition d’unité en embrassant la nature fragmentaire de ses emprunts, au risque de certaines incohérences sur ce qu’il entend par réalité ou fiction). Jonathan Lethem le cite comme influence, même s’il ne s’en est pas servi pour composer son essai – une méta-influence ?
Comme le diable, les influences n’effarouchent que celles et ceux qui y croient. Je ne crois pas aux influences, mais aux reconnaissances – aux précurseurs plus qu’aux prédécesseurs. En un seul paragraphe, Kafka réinventait ainsi le mythe du Quichotte, ou plutôt celui de Sancho Pança, en même temps qu’il anticipait sur les jeux borgésiens. Borges lui-même réinventerait le Quichotte dans « Pierre Ménard, auteur du “Quichotte” » (Fiction) et mettrait en abyme le processus dans « Kafka et ses précurseurs » (Autres Inquisitions) : « Le fait est que chaque écrivain crée ses précurseurs. Son apport modifie notre conception du passé aussi bien que du futur. » Ne craignez pas l’influence de vos prédécesseurs. Inventez vos précurseurs.