Dans l’un des « exercices de prose narrative » qui composent Histoire universelle de l’infamie, Borges réinvente après Agatha Christie l’affaire de meurtre racontée par le meurtrier, qui omet bien sûr de mentionner son implication. Il attend le dernier paragraphe, après qu’il est retourné à sa baraque, où une « petite lumière brillait à la fenêtre, mais s’éteignit aussitôt » (c’est Borges lui-même qui l’attend, avec de quoi prendre des notes), pour montrer le couteau qui a servi à tuer, « comme neuf, tout innocent, et il ne restait plus la moindre trace de sang ». Chez Agatha Christie, le meurtrier assiste aussi le détective privé dans son enquête.

Toute l’histoire est bâtie sur une ellipse, qui a lieu à peu près en son milieu. Francisco Real, aussi appelé le Corralero, s’éloigne du bordel où il a fait du tapage, après avoir défié l’homme fort du lieu, Rosendo Juárez, dit le Cogneur, qui s’est révélé être un pleutre. (La susceptibilité des malfrats. Pour un mot ou un regard de travers, ils sortent le poignard. Plus souvent par lâcheté que par courage : il s’agit avant tout d’intimider l’adversaire pour éviter toute confrontation plus directe.) Le narrateur, sorti à son tour, voit la future victime s’éloigner avec la Lujanera, la tenancière du bordel, les imaginant « en train de se dépenser dans un de ces fossés ». Puis, au paragraphe suivant, cette simple mention : « Quand je me décidai à rentrer […] ». Entre les deux un coup de couteau, qui fend la nuit du récit en deux pans distincts. La femme qui en a été le témoin (elle ne connaît pas le tueur) tentera de combler la lacune par un récit qui ne nous apprend rien et l’incrimine plus qu’autre chose. Le narrateur prend sa défense, « en vrai dur ». La symétrie de l’histoire est doublée par une répétition de motifs : le Corralero bouscule le narrateur en entrant dans le bordel, et Rosendo le bouscule à son tour en quittant les lieux ; quand Francisco Real fait son entrée, il semble se comporter comme un ivrogne, et quand il revient plein de sang, plus mort que vivant, son visage est encore « celui d’un ivrogne ». Il s’effondre. La Lujanera profite de la confusion et de l’arrivée de la police pour s’éclipser. Elle était la femme de Rosendo avant que le Corralero mette la main sur elle (en se donnant à lui, elle a sans doute sauvé la vie de son homme, qui ne méritait pas tant d’égards). Il n’est pas dit qu’elle ne rejoindra pas le narrateur, nouveau caïd du quartier.

Comme La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski, une ellipse occupe plus de place qu’elle n’en a l’air. Contrairement à la litote, qui suggère ce qu’elle omet, on ne se rend compte de l’ellipse qu’après coup, ou très indirectement, à la manière d’un trou noir qui dévie par sa masse le rayonnement des étoiles. C’est de l’espace-temps compressé, comme les nuits d’amour de Julien Sorel dans Le Rouge et le Noir.

Le secret d’un écrivain (de tout artiste) est qu’il est à la fois victime, meurtrier et détective, et qu’il doit permettre aux trois instances de cohabiter en lui. Il doit s’autoriser à être innocent, coupable, procureur et juge, mais avant tout, témoin. De ce qui se passe autour de lui et en lui, afin de découvrir le secret qui le rend unique et réceptif à son inconscient, où la magie opère.