Je relisais l’autre soir (qui, tout bien considéré, était déjà le matin) quelques nouvelles d’une écrivaine américaine dont l’ironie très fine vous caresse l’échine du bout des ongles. Certaines ne font qu’une phrase ou deux. Cela suffit à évoquer un monde. De quoi oublier le trou qui vous nargue depuis le mur de votre bureau, que quelqu’un a percé pour une recherche de fuite, sans rien trouver ni reboucher.
Par bien des aspects, la brièveté, l’humour, l’anonymat paisible, quoique surveillé, où sont plongés des personnages moins qu’apaisés, comme si leurs névroses avaient besoin à la fois d’intimité et d’un regard critique pour s’épanouir sans s’éventer, elle me rappelle ce jeune écrivain d’Europe centrale, timide et renfermé, qui écrivait beaucoup et publiait peu, tourné vers le dedans, tourné contre lui-même, pour s’ouvrir et s’évider. On dit qu’il riait beaucoup quand il lisait certaines de ses histoires à des amis. On dit aussi que son ironie était une défense contre les autres. Je n’en crois rien, car il n’y a rien à protéger, si ce n’est le plaisir de jouer. Si grimace il y a, elle est posée en équilibre au-dessus du vide. Cet équilibre grisant et impossible à tenir est le charme et la raison du jeu.
Pendant la Grande Guerre et juste après, l’écrivain arracha une scène du roman qu’il était en train d’écrire pour la faire paraître à trois reprises, d’abord dans une revue sioniste pour le Nouvel An juif, puis dans l’almanach de poésie d’un éditeur de Leipzig, enfin dans un recueil de nouvelles publié par le même éditeur. Cette parabole d’à peine trois pages se déroule le temps d’une vie adulte sur le seuil d’une porte qui se referme avant que le protagoniste, un homme de la campagne, ne puisse la franchir. Elle était destinée à lui seul, et maintenant je la referme, dit le garde à l’homme qui est sur le point de mourir à force d’attendre. Dans le roman posthume où elle est maintenue, différentes interprétations de la parabole sont proposées, bien qu’aucune ne soit satisfaisante, à moins de considérer l’impossible. Que la porte et l’homme destiné à la franchir ne font qu’un, ou plus exactement que le regard de l’homme et le cadre de la porte ne font qu’un, créant ainsi ce qu’il y a derrière, et que le garde qui lui tourne le dos est le seul dupe de l’affaire. La porte de la Loi était déjà ouverte à l’arrivée de l’homme de la campagne. Croyant servir la Loi, le garde lui en défend l’accès sans même regarder à l’intérieur. La porte, qui est toujours ouverte pour celui qui sait voir, se referme à sa mort. La Loi, c’était lui.
À chaque écrivain correspond une porte qui lui incombe d’inventer et d’ouvrir d’un même élan. Toutes les formes sont autorisées, un trou dans un mur fera aussi bien l’affaire. Mais d’abord il faut devenir une clé. La vie aidant (et parfois elle n’aide pas assez, il faut l’encourager à vous séparer tendrement du reste de l’humanité), vous avez de fortes chances de devenir une clé cabossée, inutilisable pour toutes les serrures sauf une, qui vous reste à découvrir. Le plus important est de ne pas chercher à être spécial, tentative somme toute vaine et superficielle, mais de s’éloigner assez du centre de l’existence pour contempler la vie sous un certain angle et découvrir de nouvelles possibilités. Être un simple regard. N’être personne.