J’ai tendance à conseiller d’écrire avec l’imagination du lecteur, de la solliciter le plus possible, de ne montrer du monstre que la main griffue qui happe sa proie avant de se replier dans le noir. Si vous hésitez encore sur ce qu’il faut taire ou montrer (n’hésitez plus, fiez-vous au lecteur), lisez peut-être The End of Everything, le dernier roman de M. John Harrison, où nous ne sommes même pas sûrs qu’il y ait un monstre. Harrison laisse quasiment tout à notre discrétion. J’anticipe déjà la frustration des lecteurs habitués à ce qu’on leur tienne la main, mais je sais pour ma part la délectation de tous les autres.
Dans un passage de Wish I Was Here, ses antimémoires, Harrison se demande à quoi ça sert d’imaginer « un artefact extraterrestre que l’on peut reconnaître », « un extraterrestre que l’on peut comprendre ». Pour lui, la science-fiction devrait se focaliser sur l’inexplicable plutôt que sur l’explicable, sur la possibilité d’une altérité, même incompréhensible, plutôt que sur la projection de notre moi anxieux dans les profondeurs spéculaires de la nuit. Dans Premier Contact (Arrival), le film de Denis Villeneuve, il est encore possible de communiquer avec les extraterrestres, même s’il faut apprendre leur langue et embrasser leur perception circulaire du temps. Harrison refuse cette possibilité. « Je voudrais que le sens demeure quelque part sous mes yeux, visible mais presque hors d’atteinte, comme dans un rêve. » C’est exactement ce qu’il fait dans The End of Everything.
Ce roman est l’extension d’une nouvelle, « The Crisis », parue en 2017 dans le TLS. Des passages entiers en sont repris, pas forcément dans le même ordre, essentiellement pour décrire ou ne pas décrire ce qui est ou n’est pas l’invasion extraterrestre en cours, qui n’est peut-être qu’une catastrophe naturelle. Le cadre demeure, seulement projeté quelques décennies dans l’avenir, l’histoire change. (J’aime assez celle de « The Crisis », racontée à la deuxième personne du singulier. Un sans-abri est recruté pour des séries de tests dont l’objectif est d’approcher ce que Harrison n’appelait pas encore la « mauvaise passe », cette perturbation de la réalité que provoque la présence supposée des extraterrestres. Les drogues qu’on lui injecte le font voyager sur le même plan qu’eux, jusqu’au centre de la City qu’ils occupent dans l’indifférence des tirs d’artillerie qu’ils subissent. La guerre, s’il y en a une, est située de notre côté et de notre point de vue ; à l’intérieur, d’après les rescapés qui en émergent, tout semble calme. Hélas, au lieu d’être un guide spirituel vers cette nouvelle réalité, comme le Stalker dans le film de Tarkovski, le protagoniste n’est pas assez doué pour la comprendre et finit par mourir des suites des expérimentations menées sur lui.)
Les iGhettis, comme on a fini par les appeler, ressemblent à « des tiges de rhubarbe molles et charnues », qui apparaissent au loin et disparaissent tout aussi vite, faisant scintiller sur leur passage la trame de la réalité. « Au premier abord, ils ne ressemblaient ni à des objets ni à des représentations d’objets : on aurait dit qu’ils avaient surgi d’un espace qui n’était pas tout à fait de ce monde. » Certains les associaient à la matière noire ou à la crise bancaire et financière de 2008, « d’autres estimaient qu’il s’agissait moins d’une invasion que d’un “réenchantement du monde”, un processus de tourisme spirituel et d’embourgeoisement mené par des civilisations avancées venues d’une hypothétique neuvième planète ». La théorie en vogue est qu’ils ont surgi d’internet. Au début, ils n’étaient qu’un peu de cette gelée transparente, étalée dans les jardins et les parcs, qu’on appelle astromyxine ou gelée astrale. Puis ils se sont regroupés dans les grands centres urbains, ont grandi et érigé de nouveaux bâtiments, en ont déplacé d’autres. Pendant ce temps-là, chacun essayait de préserver ce qu’il pouvait de son mode de vie, malgré l’effondrement de nos institutions.
De la même manière que Solaris se passe dans l’espace sans être un voyage dans l’espace, Harrison se propose moins ici de montrer la fin du monde qu’un échec épistémologique, l’impossibilité de savoir ce que c’est, ni même si c’est là. Malgré l’intrusion dans notre monde d’une réalité incommensurable, ce roman relève plus de l’étrange que du bizarre, pour reprendre la dichotomie de Mark Fisher, car cette intrusion est insaisissable dans tous les sens du terme. Plus on essaye de comprendre de quoi il retourne, moins on en sait. Les théories des uns et des autres, au lieu de dévoiler ne serait-ce qu’une partie de la vérité, l’oblitèrent ou la brouillent. Harrison montre un processus mental, en cela très adapté au roman, de dissolution des certitudes de ses personnages et de leur prise sur le monde. L’invasion extraterrestre, si c’en est une, est le centre inconnu et impénétrable autour duquel se modèle l’histoire de personnages de plus en plus perplexes. Harrison danse autour de ce qu’il raconte sans essayer de le raconter, y parvenant néanmoins. Les personnages sont presque secondaires par rapport au cadre, lui-même à peine esquissé, mais la curiosité de ceux-là pour celui-ci, et son indifférence manifeste à leurs tentatives de le comprendre, font que nous continuons de lire. Comme eux, nous sommes en quête d’un sens qu’on nous refuse.