Quelque chose résiste qui ne va pas de soi, qui nous tire en arrière alors que le temps continue de passer pour les autres. 48 heures après, nous y pensons encore, nous restons bloqués sur cette phrase lue dans un livre, une réplique entendue dans un film, un visage aperçu dans la rue. Cela peut être n’importe quoi et venir de n’importe où, toujours à l’improviste, sans même avoir besoin d’être sublime. Ce que j’appelle des reconnaissances. Ce sur quoi on finit par écrire.

Lue récemment, cette phrase du critique James Wood sur Tchekhov : « Il ne se laissait pas percer à jour : il était accessible, mais insaisissable. Il arborait un sourire arbitraire » (The Broken Estate). Cela me rappelle une note en bas de page de mon édition de la Vie de Henry Brulard : « On ne sait rien de lui. » (Expression utilisée au moins à deux reprises, à propos de M. de Blancmesnil et de M. Sorel, que Stendhal évoque dans son ressouvenir de ses débuts à Paris.) N’être que cela, pas même le personnage secondaire d’une histoire bien écrite, mais une presque absence qui doit à un simple nom, une rencontre fortuite, d’échapper au néant. Cela m’a enchanté sur le moment ; heureuses sont les ombres, elles n’ont pas d’obligations. Combien de fois dans son œuvre intime Stendhal a-t-il écrit qu’un tel ne l’a pas deviné, avec un contentement qui vous rend triste pour lui ? Que sait-on jamais des autres ?

La beauté éloigne autant qu’elle attire. Dans Parthenope de Sorrentino, les autres personnages demandent souvent à l’héroïne, qui est fort belle, à quoi elle pense, comme si sa beauté perturbait toute tentative de la deviner. Le mufle qu’elle rejette préfère croire, pour se rassurer, qu’elle ne pense pas. La laideur éventuelle du John Cheever de Gary Oldman en fait un spectateur impuissant de la beauté et du bel âge, et sans doute un excellent narrateur de son désarroi. Que la vie le contourne l’incite à la contempler, à en faire une jouissance douloureuse et distante ; il y a toujours l’alcool quand ça devient intenable. « Je ne veux pas vous voler une minute de votre jeunesse », dit-il à Parthenope. Il nous est d’autant plus attachant.

Une reconnaissance peut aussi vous apprendre à écrire. Ainsi, parmi celles qui m’ont fait progresser ces dernières années :

  • Ben Lerner sur Sebald : « la répétition est à la fois sa technique et son thème », « ses livres sont davantage à motifs qu’à intrigue » ;
  • Mark Fisher, dans The Weird and the Eerie, note à propos de Ne vous retournez pas, le film de Nicolas Roeg, qu’il joue sur « les parallèles, les préfigurations et les échos, nous invitant à voir le temps comme une structure qui rime » ;
  • Fisher, donc, définit l’étrange (eerie) comme « l’échec d’une absence » (quelque chose est là qui ne devrait pas y être) ou « l’échec d’une présence » (il n’y a rien là où il devrait exister quelque chose), et l’étrange disparaît en même temps que l’incertitude ;
  • Dan Chiasson sur Lydia Davis : « La méthode de Davis a toujours été réitérative plutôt que narrative » ;
  • Michael Hofmann sur Lydia Davis : « elle voit son histoire dans un rétroviseur, et le rétroviseur n’est même pas toute l’histoire ».

De Lydia Davis, on pourrait aussi noter sa manière de caractériser ses personnages par soustraction, qui n’en laisse très souvent qu’une silhouette abstraite, une voix, à peine un nom. La part d’invention dans ses fictions a beau sembler minimale (on a l’impression de reconnaître l’auteur, que du reste on ne connait pas), l’absence des moyens usuels de caractériser un personnage le détache aussi de son modèle, pour en faire un être de fiction. On ne sait rien de lui, si ce n’est ses névroses spirallantes, notamment dans ‌Varieties of Disturbance, qui répètent certains mots ou expressions, des motifs, jusqu’à ce que l’histoire perde toute mesure.

L’anti-méthode pour cultiver son imagination pourrait être ainsi formulée : suivez ce que vous aimez. Approfondissez-le. D’autres s’abandonnent à ce qui les irrite – ne les imitez pas, ou ne gardez qu’une part infime d’irritant pour secréter votre perle. Laissez des traces par-dessus celles de vos amours, il en restera bien quelque chose. Le biologiste français Pierre-Paul Grassé a appelé ce processus « stigmergie ». C’est ce que font les fourmis et les termites, dont le comportement à première vue aléatoire encode dans leur environnement, par les traces qu’elles y laissent, les moyens d’une communication indirecte qui favorise l’émergence a priori spontanée d’une structure cohérente. Les notes que vous laissez agissent comme les phéromones de ces insectes, et vous rappellent où chercher. N’hésitez pas à utiliser le nouvel espace de travail du club pour documenter votre approche. Comme dirait Virginia Woolf, on a tous besoin d’un serveur à soi pour écrire.