Ma femme me le rappelait hier : Le Septième Juré est un excellent film de Georges Lautner. Bernard Blier se retrouve au procès du meurtre de la femme qu’il a tuée, non pas en tant qu’accusé, mais, vous l’aurez deviné, comme juré. Cela pourrait être un simple film de cours d’assises, avec le personnage qui cherche à masquer sa culpabilité et la peur croissante d’être découvert. Socrate affirmait que commettre le mal est pire que de le subir, mais il y a encore pire que de tuer quelqu’un, c’est de laisser un innocent être inculpé à sa place. Et le vrai coupable, tiraillé par sa conscience et son instinct de survie, de chercher à disculper l’innocent au risque de se compromettre, ou qu’on le prenne pour un fou et qu’on l’enferme. À vous dégoûter de vouloir faire le bien.
Pour vraiment comprendre que le pire n’est pas la fin, que pour ainsi dire il y a toujours pire que le pire, c’est-à-dire qu’il y a mieux, toujours mieux, pour porter au comble la complexité d’un personnage, je vous recommande d’écouter Matt Damon raconter la manière dont Jack Nicholson a développé une scène sur le tournage de The Departed (Les Infiltrés). Cette scène, la préférée de Matt Damon (qui n’y figure même pas), représentait au départ un huitième de page du scénario, et Jack Nicholson l’a dépliée, dépliée, en aggravant à chaque étape la psychopathie de son personnage, pour donner le plus de matière possible à Scorsese, qui a ensuite gardé ce dont il avait besoin au montage. But if you leave the camera rolling… Pour profiter pleinement de l’expérience, je vous invite à désactiver le doublage automatique (que YouTube a tendance à mettre par défaut si vous ne l’avez pas déjà désactivé).
Chaque fois que je revois la vidéo, je ne peux m’empêcher de rire et de me rappeler que Matt Damon sait aussi écrire (oscar du meilleur scénario original pour Will Hunting, co-écrit avec Ben Affleck) et utilise à bon escient les répétitions pour bâtir la progression de son histoire. Son anecdote sur Tom Cruise vaut aussi qu’on l’écoute. Une blague est peut-être plus difficile à raconter qu’un roman (vous n’avez pas le droit de la réécrire après coup), et la critique se montre encore plus intraitable. Au moins recevons-nous un peu plus qu’un silence outré ou une tentative de rire gêné.
Comme le montre la running joke de Nicholson, pour dépasser le pire, il faut réussir à en apprécier la part de jeu, l’ironie d’un dilemme insoluble, éprouver aussi une certaine jubilation à faire monter la tension, avoir le sang-froid et le détachement moral (et un peu de chance et un talent certain) de pousser la situation jusqu’à son paroxysme. Et se reposer sur quelqu’un comme Thelma Schoonmaker, la monteuse attitrée de Martin Scorsese, pour couper ce qui dépasse, c’est-à-dire tout ce qui risque de nuire à l’unité de la structure. Aussi, la prochaine fois que vous écrirez une histoire ou raconterez une blague, demandez-vous ce qui pourrait se passer si la caméra continuait de tourner.