Demain 9 septembre, cela fera un an jour pour jour que j’ai écrit et publié ici-même les premières phrases de mon prochain livre, désormais terminé. On y suit l’errance mexicaine d’un réalisateur qui m’est cher, Kijū Yoshida, lui-même à la poursuite d’un samouraï qui passait par là au XVIIe siècle. Appelons-le roman, pour nous rappeler qu’il ne faut pas y croire, puisque croire une fiction, c’est la nier. – Mais comme toute chose est aussi autre chose, il n’est bien sûr pas que ça, et devient tour à tour essai et critique, autoportrait en creux, faux souvenir d’égotisme, ekphrasis d’œuvres d’art plus ou moins avérées, mise en abyme des unes et des autres, et enfin vrai roman. Ça tient bizarrement bien, et en 150 pages, la limite que je m’étais fixée d’instinct, pour une fois sans me tromper.

Le livre prend la forme d’un triptyque qui, une fois refermé, révèle les deux volets du récit cadre, respectivement le prologue et l’épilogue du roman. Ils constituent peut-être (et malgré les apparences) sa part la plus fictive. À l’inverse, c’est dans la partie consacrée à Yoshida que j’ai pu me montrer le plus personnel. (Pourquoi me faut-il être si contourné dès que je souhaite m’exprimer ?) Contrairement à ce que je pensais au début de la réécriture, j’ai dû séparer plus nettement que je le souhaitais ces deux histoires. L’alternative aurait été d’insérer des fragments du récit cadre au beau milieu de la partie mexicaine, elle-même déjà menacée de l’intérieur par les remémorations de son protagoniste, qui fait le point sur sa vie en espérant trouver une nouvelle direction à lui donner. Ça n’avait aucun sens. Le panneau central du triptyque, consacré à l’enfance de Yoshida, en aurait été par ailleurs immanquablement morcelé. Or il m’importait de n’en faire qu’un tout compact sur lequel trébuche le protagoniste avant de retrouver son équilibre. Je voulais par-dessus tout que l’on passe d’un moment à l’autre avec le plus de naturel possible. Tout l’enjeu de ma narration était de suivre, de manière oblique et indirecte, les doutes et les réminiscences de Yoshida, qui font écho à ceux de mon narrateur. Les deux bouts du récit cadre se retrouvent ainsi très éloignés l’un de l’autre, mais je préfère une cassure franche à une mauvaise couture.

Tout le livre ne tient que par un rappel d’images.

Il ne me reste plus qu’à le relire une dernière fois pour aplanir d’éventuelles aspérités, avant de comprendre comment mieux en parler. Et bien sûr, maintenant que je suis arrivé, je serais bien incapable de refaire le chemin en sens inverse pour vous expliquer comment j’ai fait. La clé que l’on devient est à usage unique. Mais d’abord, à quoi reconnaît-on que l’on est arrivé ? Outre une déperdition certaine d’énergie, qu’il ne faut pas sous-estimer, il me semble le comprendre à ce que les possibilités que recelait l’histoire commencent à se refermer, même celles que l’on n’a pas eu le temps d’explorer. Préférez ainsi une histoire parfaite et partielle à une histoire complète et ratée. (Il faut choisir, elle ne peut pas être complète et parfaite à la fois. Jetez par-dessus bord tout ce que votre sensibilité ne saurait appréhender. Les fragments ainsi abandonnés seront beaucoup plus évocateurs par leur absence que tout ce que vous auriez pu écrire. Et puis, laissez-en un peu aux autres, c’est la base de la politesse.) Les différents morceaux se mettent ainsi en place, adhèrent de plus en plus les uns aux autres ou développent le tissu conjonctif qui leur manque. Alors qu’on croyait ne pas en voir le bout, on finit soudain par ne plus pouvoir bouger. Il est temps de se retirer.

Je vais devoir réapprendre à vivre, retrouver le sommeil, ranger mon bureau, peut-être même fêter ça. Que fait-on déjà quand on n’écrit pas ? Bah, je préfère commencer un nouveau livre, mais ce sera le sujet d’une autre lettre.