Virginia Woolf le répète plusieurs fois dans son œuvre : toute chose est aussi autre chose. Et même beaucoup de choses. Une infinité de choses – c’est d’ailleurs la définition que donne Susan Sontag d’un symbole fécond : on peut lui faire dire tout et son contraire. Il est ambivalent, irréductible à un sens univoque. Dans Vers le phare, quand le jeune James revient sur l’île de Skye (qui ne ressemble en rien à l’île de Skye) et revoit le phare où il voulait se rendre enfant, différentes visions du même phare se superposent sans se contredire, car « rien n’était simplement une chose » (For nothing was simply one thing, traduit par Françoise Pellan). Dans Orlando, le personnage éponyme, devenu femme (« Mais à tout autre égard, Orlando restait exactement tel qu’il avait été »), se prend du « mal anglais » d’aimer la Nature et transfigure la moindre colline en gorge de colombe : « Tout, en fait, était quelque chose d’autre » (Everything, in fact, was something else, traduit par Jacques Aubert). Où l’on voit que l’on perd à la traduction un élément essentiel de la version anglaise : la répétition qui invite à ressasser la phrase et en scelle la tournure mémorable. Toute chose est aussi autre chose. Que James le voit à 6 ans comme « une tour argentée, d’aspect brumeux, avec un œil jaune plein de douceur » ou à 16 comme une « tour, austère et droite […] rayée de blanc et de noir », c’est le même phare. Cette vision – double, triple, multiple – d’une réalité unique et indivisible, qui l’enrichit sans la faire s’effondrer, est le fondement même de l’imagination, privilège d’agrandir le monde au lieu de le répéter. C’est ce qui vous donne envie de vivre.

Ainsi, écrire sur une chose revient à percevoir l’aura de possibilités qui l’entoure, ou au moins l’une d’entre elles, cette autre chose qu’elle est à son insu, et chercher à la faire advenir. Mesurer la réalité, c’est la changer. La question à se poser avant d’écrire est donc : qu’est-ce qui vous intéresse vraiment ? Et je ne parle pas d’un vague intérêt, d’une curiosité momentanée qui se tient à bonne distance, qui n’engage à rien, mais de quelque chose qui vous obsède au point de vouloir écrire dessus. Qui vous transforme pour vous donner l’intelligence et le courage d’écrire dessus. Chacun est la clé d’une serrure qu’il lui incombe d’inventer. Un manque de profondeur est avant tout un manque d’intérêt, non pas de la part du lecteur, mais de l’auteur, qui cherche à aller trop vite et en oublie de regarder ce qu’il a sous les yeux. Signe évident (mais utile à préciser) que l’on se trompe de serrure : si vous n’avez rien à dire sur quelque chose, n’en parlez pas. Vous éviterez maintes platitudes. La douleur est un autre signe d’égarement ; vous parviendrez peut-être à forcer une serrure qui n’est pas la vôtre, mais pourquoi aller où vous ne serez jamais à l’aise, quand on peut découvrir les trésors que l’on porte en soi (et qu’on est seul à porter) ? La joie que l’on a d’écrire est la plus sûre conseillère. Le but n’est pas de raconter une énième histoire, de seulement varier les circonstances, costumes et décors d’un drame vu mille fois, mais de réaliser le potentiel latent d’une chose, de l’éclore. Et comme tout poète le sait, de devenir cette chose pour mieux la ressentir. C’est peut-être ce qu’il y a de plus difficile – à comprendre d’une part, à réussir d’autre part.

Plus j’écris, moins je cherche à anticiper ce que je vais faire. Je me contente, tel un détective, de relever et suivre des traces intéressantes, le plus souvent laissées par autrui ; de remarquer les choses qui méritent d’être développées ou rapprochées ; je tire sur un fil qui dépasse et vois où ça me mène, comme si je n’y étais pour rien. L’un des charmes d’une histoire improvisée est qu’elle semble s’écrire toute seule, ou semble déjà exister. Le crime a déjà été commis, vous n’avez plus qu’à appréhender le meurtrier (qui, il faut bien l’avouer, a fait tout le travail). Notez bien que, si l’écrivain enquête, ce n’est pas sur des secrets de roman policier, où résoudre le crime revient à trouver le coupable, mais sur des secrets sans fond, inépuisables comme la condition humaine, délicieusement ambivalents, où très souvent détective et criminel ne font qu’un. Cela revient aussi à dire qu’écrire, c’est laisser des traces pour plus tard, pour soi-même (journal, notes) ou autrui (lettres, livres). Trouvez vos précurseurs, inventez-les si besoin, et laissez à un bel inconnu le soin de vous réinventer. Le plus important est de continuer une chose, qu’elle ne soit pas seulement elle-même. La forme du livre, si livre il y a, viendra plus tard. Ainsi pour cette cinquième année, je ne me donne que ce vague mot de secret comme unique thème autour duquel tournoyer.

Pour finir, deux annonces :

  • vous recevrez dorénavant deux lettres par semaine, quel que soit votre abonnement ;
  • j’ai mis en place un nouvel espace réservé aux membres du club, où je compte poursuivre notre travail sur l’improvisation et l’ouvrir encore plus à l’inattendu.

Rappelez-vous : le travail est mystérieux et important.