Je m’approche du moment (mardi prochain ? mardi prochain) où je pourrai imprimer mon manuscrit, le relire une dernière fois et commencer à me poser la question suivante : comment parler du livre que vous venez d’écrire ? (Parce que vous pensiez, grand naïf, en avoir fini avec lui, peut-être même avoir fait le plus dur ?)
Écriture et réécriture fonctionnent à des rythmes différents ; la première est vive et alerte, parfois cavalière, souvent gaie et de bonne compagnie, quand l’autre est lente et consciencieuse, un peu morose, peut-être trop. (Sebastian Knight, travaillant à un poème, en est l’archétype : « … encore au lit, couché en chien de fusil comme un enfant endormi, mais fumant d’un air sombre, de la cendre de cigarettes répandue sur son oreiller froissé et des taches d’encre sur le drap qui pendait jusque sur le sol. À mon salut énergique, il ne répondait que par un grognement, sans même daigner changer de posture, si bien qu’après avoir tournaillé un moment et m’être assuré qu’il n’était pas malade, je m’en allais déjeuner ; puis je lui faisais une nouvelle visite, mais le trouvais toujours couché, ayant simplement changé de côté et utilisant une pantoufle comme cendrier. » J’espère quand même être de meilleure composition que lui.) Si on laissait la réécriture agir à sa guise, elle en oublierait presque que pour continuer d’écrire, il faut d’abord finir ce que l’on a commencé. Ne pas forcer la réécriture, mais insister tendrement. Passer à quelque chose qui résiste moins avant de revenir à un passage difficile. Laisser l’inconscient travailler en sous-main. Répéter.
Plus le rythme est lent, plus l’anxiété croît. De là l’intérêt de fonctionner par incréments de 1 000 mots, deux fois par semaine. Le stress se ressent peut-être davantage quand vous devez envoyer une lettre le soir même et ne savez pas par où commencer (allez, c’est aussi cette tension qui vous attire et vous stimule), mais l’angoisse est plus intense durant la réécriture, sans rien pour la contenir que votre propre goût. Et plus on a de goût, plus c’est difficile. Ce ne sont que des contraintes qui s’empilent sur d’autres contraintes, les unes et les autres se contredisant parfois, éloignant d’autant plus toute possibilité de compromis. Vous êtes bientôt encerclé et vous devez vous résoudre à opérer une percée, mais où ? Il n’y a personne alentour pour vous conseiller. Non pas qu’il n’y ait personne, mais Rilke avait raison : personne ne peut vous aider. Ce sont des décisions que vous seul pouvez et devez prendre, car vous seul avez tout le livre en tête, prêt à se déliter à la moindre inattention. Il ne tient que par un effort de concentration exceptionnel de votre part, qui vous isole et vous change. Et je crois qu’à chaque livre écrit, on devient un peu moins humain, à force de condenser sa sensibilité dans cet objet qui est censé nous survivre (horcruxe est le terme que je cherchais), dans un égoïsme qui serait affligeant s’il n’était désintéressé – c’est pour le livre, ne cesse-t-il de se répéter.
Je me suis forcé cet été à jouer à un extraction shooter pour penser à autre chose. L’idée était de se surcharger l’esprit d’une multitude d’informations pressantes et laisser ainsi l’inconscient musarder pendant que je décimais d’autres joueurs (ou plus vraisemblablement que je mourais encore et encore et encore). Mais même l’intense concentration que requiert ce genre de jeu n’a pas suffi à m’éloigner longtemps de mon livre. Sa boucle de gameplay était encore une manière de me ramener à l’écriture – s’infiltrer et piller ce que l’on peut du butin découvert sur les corps de nos ennemis, ou dans les ruines grandioses de cet avant-poste humain, avant de s’exfiltrer et recommencer, mieux armé et préparé, n’est-ce pas similaire aux plongées dans l’inconnu que sont nos improvisations ?
Puis vint la canicule. La torpeur où ça vous plonge. C’est assez vexant de découvrir que tout nos talents ne tiennent peut-être qu’au climat tempéré où nous avions l’habitude de vivre. Et au silence et à la solitude (surtout point trop de mouvement). La solitude est la meilleure chose qui vous arrive quand vous écrivez. C’est aussi la pire. Vous continuez pourtant à éprouver un grand plaisir à écrire.
Je vais pouvoir couper Interpol, dont j’écoute en boucle depuis hier matin la première piste de leur dernier album, This Mirror Weighs a Ton :
But the maniac in your head
Still sleeps in archways
Alone as an act of faith
À mardi prochain.