L’absence de fautes est une faute
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L’absence de fautes est une faute

Je comprends seulement maintenant que le meilleur moyen d’apprendre à ne pas commettre de fautes est d’en faire beaucoup délibérément. Ainsi, au lieu de contourner les clichés, en écrire beaucoup volontairement, pour purger son stock de phrases génériques et sentir à quel point elles ne conviennent pas à transmettre ce qu’on a à transmettre. Idem pour les explications inutiles : au lieu de taire les motivations profondes d’un personnage pour mieux les révéler par son comportement, expliquez, nommez, ne laissez rien à l’imagination du lecteur.

Il vaut mieux ressentir la faute que la comprendre, même si la compréhension, si limitée soit-elle, précède souvent le déclic sensible qui est la seule leçon de valable. Nous commençons alors à développer un instinct qui nous éloigne de la langue commune et nous fait solliciter comme jamais l’imagination du lecteur.

Le grand avantage de ce genre d’exercices est qu’on ne peut pas se tromper ! La consigne est de se tromper, elle vous autorise, mieux, vous incite à commettre des fautes. Personne ne vous les reprochera. Une telle consigne est libératrice et convient aux débutants timides et nerveux : ils savent qu’ils ne seront pas jugés et s’élancent sans peur dans l’inconnu.

Sauf bien sûr les écrivains que j’appelle cravatés, qui ont une trop grande conscience d’eux-mêmes. Ils n’arriveraient pas, malgré toute leur bonne volonté, à commettre des fautes – ou alors, s’ils en commettent, elles sont si convenables que ce ne sont plus des fautes mais une forme de prudence, une façade. (Dans un entretien d’embauche, quand on leur demande de citer un de leurs défauts, ces timorés répondent sans hésiter : « Le perfectionnisme. ») Ne faisant jamais aucune erreur, ils n’apprennent pas à « boiter avec grâce », pour reprendre une image de Cocteau. Leurs souliers sont propres et cirés, mais leur démarche est impersonnelle.

Les fautes de goût sont les plus importantes. Un adolescent qui n’en fait pas est un adulte sans traits saillants (image inventée par Buffon avant de devenir un cliché). On n’apprend jamais rien sans franchir certaines limites. C’est pourquoi il est important de reporter le plus longtemps possible ses jugements. Vous avez ainsi tout le temps de jouer avec les limites, de faire des erreurs et d’apprendre de vos erreurs.

L’hypothèse cachée derrière ce jeu est qu’on écrit mal parce qu’on se regarde trop écrire. « … quand on pense à son style on écrit toujours mal », écrivait Gourmont dans l’une de ses Promenades littéraires. Quand la consigne est de mal écrire, on se regarde moins écrire, on apprend à jouer et à force de jouer, on écrit bien, ou, pour être plus précis, les phrases que l’on écrit sont devenues très personnelles.

Je crois qu’il en va de même pour le tact, en littérature comme dans la vie. C’est difficile d’en avoir sans avoir jamais blessé quelqu’un par inattention ou égoïsme. Nos fautes de tact sont les plus blessantes, car elles nient l’autre, et les plus honteuses, car en les commettant nous nous montrons indignes de notre propre imagination. Nous avons échoué à considérer le point de vue de l’autre, sa sensibilité. Ce sont des fautes que nous trainons derrière nous en même temps qu’elles nous poussent à ne plus en commettre de nouvelles. À tort ou à raison, nous maintenons en vie ces témoins indésirables pour nous rappeler la précieuse fragilité des liens qui nous rattachent les uns aux autres.