Dans la nouvelle « Le secret » de Jun’ichirō Tanizaki, il n’y a pas un secret mais plusieurs, enchâssés les uns dans les autres, correspondant respectivement à un lieu, une identité et un itinéraire. Chacun ouvre sur le suivant, chacun relance l’histoire en faisant mine de l’interrompre, si bien qu’elle semble avoir pas moins de trois débuts :

Un trou d’eau dormante

Le narrateur est un décadent lassé et quelque peu lassant à l’image du Des Esseintes d’À rebours, à l’élégance outrée et de mauvais goût. Heureusement, cela ne dure chez Tanizaki que quelques dizaines de pages et nous n’avons pas le temps de nous montrer aussi dégoûtés que lui. L’histoire commence quand il en a assez de sa vie de noceur. Ses nerfs sont émoussés par tant de plaisirs sophistiqués qu’il lui faut des excitants toujours plus capiteux pour continuer à ressentir quoi que ce soit. Aussi décide-t-il de se retirer loin du tumulte de son ancienne vie. Mais plutôt que de choisir les faubourgs, ou pire, la province, il a l’intuition que c’est en plein centre-ville de Tokyo qu’il pourra trouver « certains coins surprenants, morts désormais et n’attirant l’attention de personne », « comme dans un torrent impétueux se forment ici ou là des trous d’eau dormante », desquels voir sans être vu ni connu. Ainsi pour disparaître jette-t-il son dévolu sur le quartier d’Asakusa, dans la ville basse, où il loue une chambre dans un temple. Caché là, si près des turbulences qu’il cherche à éviter, il amasse autour de lui tout un trésor de bibelots et de breloques, de gravures anciennes et de mauvais livres, mélangeant romans policiers et traités d’occultisme, pour créer un monde clandestin où respirer « une atmosphère barbare, fabuleuse, chimérique ». Le kitsch symboliste n’est pas loin, moins Odilon Redon que Gustave Moreau.

À travers le secret

Il sort tous les soirs à partir de neuf heures, quand le reste du temple dort déjà, et change à chaque fois de vêtement pour ne pas être reconnu. Il me rappelle Stendhal, qui écrivait dans ses Souvenirs d’égotisme :

De là mon bonheur à [me] promener fièrement dans une ville étrangère […], où je suis arrivé depuis une heure et où je suis sûr de n’être connu de personne. […] Souvent je pense à l’anneau d’Angélique [héroïne du Rolland furieux de l’Arioste, dont l’anneau la rend invisible] ; mon souverain plaisir serait de me changer en un long Allemand blond, et de me promener ainsi dans Paris.

Quand il aperçoit chez un fripier un kimono de femme au raffinement d’un autre temps, il veut aussitôt s’en vêtir et se l’offre. Il sort ainsi travesti et erre à travers les rues et les parcs de la ville basse, où il présente son beau visage fardé de blanc à la lumière tout aussi artificielle des lampes à arc. S’exhibant aux balcons des théâtres et cinémas, il savoure non sans vanité le désir qu’il suscite chez les uns et la jalousie qu’il provoque chez les autres. Mais surtout, personne ne le devine, ce mot si stendhalien ; malgré ce qu’il en dit, son attrait pour la mystification cache moins un dissimulateur qu’un simulateur. Torquato Accetto a déjà fait un assez bel éloge de ce « voile composé d’honnêtes ténèbres et de violents égards » qu’est la dissimulation, en précisant qu’il n’en « résulte pas la formation du faux », mais que « cela accorde du repos au vrai, pour le montrer le moment venu ». Le besoin de sincérité ne tourmente pas excessivement notre dandy navré, qui cherche davantage à vivifier des sens impassibles qu’à défendre son intimité. Sa vie, qui jusque-là était dénuée d’intérêt, se retrouve transfigurée par son secret, le moindre lieu revêt la moire d’une féérie, « sans doute est-ce parce que je voyais tout à travers le voile de mon “secret” que les choses les plus ordinaires se paraient d’étranges couleurs de rêve ». Ainsi paré, il pourrait commettre quelque méfait, et rejoindre le bestiaire fabuleux échappé de ses livres, « assassins, hypnotiseurs, opiomanes, vamps, suppôts de sectes ».

Mais une femme remontant de son passé lui attrape la main et le tire de son rêve éveillé.

La femme d’un songe

Un soir qu’il a trop bu, il se retrouve au balcon d’un cinéma surpeuplé, à l’atmosphère tiède et collante, empuantie de tabac et de relents humains. L’éclat et le cliquetis du projecteur lui donnent la migraine. Quand les lumières de la salle se rallument, il découvre à ses côtés une jeune femme de vingt-six ou vingt-sept ans, bien qu’elle n’en paraisse que vingt-deux ou vingt-trois, qui se tourne vers lui et lui dit : « Enfin pris ! » Il reconnaît la femme avec qui il est sorti trois ans plus tôt lors d’une traversée sur un bateau qui les menait à Shanghai. Elle était très éprise de lui, mais il réussit « à la mystifier et à disparaître sans laisser de traces ». Alors qu’il était jusque-là la vedette de la soirée, il se rend compte que tous ses artifices ne sauraient rivaliser avec la beauté de cette femme, encore plus belle que dans son souvenir, dont une part importante du charme tient à l’ambivalence : courtisane ou « vraie demoiselle », on n’est jamais sûr. Le simulateur rencontre une vraie dissimulatrice, comprend qu’il ne fait pas le poids et abandonne son kimono de femme.

Ils conviennent de se revoir, mais elle émet une condition : qu’il n’apprenne jamais où elle habite. Qu’elle reste pour lui « la femme d’un songe ». Elle est trop fine pour ne pas comprendre qu’il aime une chimère. Cet idiot ne connaît pas l’amour, ne s’ouvre jamais à sa possibilité ; il n’a que le prochain désir qu’il se donne à poursuivre, avec trop de volonté pour être émouvant ; il ne se laisse jamais aller. Il ignore la joie désintéressée du jeu. À se demander quels plaisirs il a pu connaître avant de s’en lasser.

Un pousse-pousse vient le chercher le lendemain soir, on lui bande les yeux, et dans les cahots de leur course, il sent à ses côtés la présence de la femme. Il passe la nuit chez elle, et les nuits suivantes, pendant plusieurs semaines, quelques mois, le même rituel se répète. On reprend chaque soir le même itinéraire contourné pour le désorienter. Mais bientôt l’envie de savoir l’emporte sur le charme du mystère. Quand il obtient un soir qu’elle lui ôte un instant son bandeau, l’ironie tient à ce qu’il découvre l’un de ces trous d’eau dormante qu’il recherchait au début et qu’il n’arrive pas à situer.


Je ne suis pas sûr de pouvoir vous écrire vendredi. Que cela ne vous empêche pas d’essayer.