Maintenant que le manuscrit est envoyé, je vais enfin pouvoir souffler (pense-t-il). J’ai désormais le temps de décompacter tout ce que j’ai mis de côté durant l’année écoulée. Je fais un peu de ménage dans mes archives, je trie et classe et me libère du passé en jetant ce qui ne m’y retient plus. Publier, que ce soit cette lettre ou mon blog, est avant tout pour moi une manière de me défaire d’une pensée en lui donnant une forme provisoire.
J’ai ainsi retrouvé deux courts textes publiés il y a de cela une éternité, que vous ne connaissez sans doute pas. Le premier est un essai sur Hong Sang-soo, l’un de mes réalisateurs préférés, paru en avril 2015 dans le premier numéro de la revue Le Courage, créée par Charles Dantzig. Le second, Chat en orbite basse (la prémisse est dans le titre), est une nouvelle écrite pour l’anthologie Le Cahier rouge des chats, parue en octobre de la même année. Tous deux me ramènent en Corée du Sud, où nous ne nous étions pas encore rendus au moment où je les ai écrits (mais cela ne m’intimidait déjà pas, heureusement il y a internet pour se documenter). Encore quelques années et ce serait chose faite (juste avant de prendre l’avion, nous apprendrions que nous attendions notre premier enfant). Notre seul regret fut de ne pas avoir passé plus de temps à Pusan, que je préfère de beaucoup à Séoul.
Je viens de relire l’essai et la nouvelle et non seulement je les trouve encore très bons, mais j’y suis déjà, à ceci près que je n’avais pas encore l’habitude d’étirer mes phrases plus que de raison. Ils sont désormais disponibles sur mon blog, et je vous invite à les découvrir :
Hong Sang-soo ou le Désordre de nos vies
Une jeune femme attend dans un salon de thé ; elle veut voir sa mère avant que celle-ci n’émigre au Canada. Elle rencontre dans la rue Jane Birkin, qui trouve très belle cette étudiante qui ne sait pas quoi faire de ses longs bras (elle les tient serrés contre elle en un geste irrésistible). Haewon – c’est son prénom – se réveille dans le salon de thé ; sa mère arrivant chasse le réconfort du rêve où s’était diluée la peine à venir.
Un film de Hong Sang-soo, à l’exemple de Haewon et les hommes, a des songes la discontinuité narrative et un faux air de naturel. À l’échelle d’une scène, le cinéaste reproduit assez fidèlement la vie (cette fidélité le sauve d’ailleurs du piège naturaliste), mélange les rires aux pleurs, la beauté à la trivialité – on ne se méfie pas. À l’échelle du film, la succession des faux raccords, des répétitions et des variations infimes qui les enrichissent, renverse les apparences et nous oblige à mettre en doute le déroulement même de l’histoire – on ne sait plus de quoi on est spectateur. On pourrait placer au début de tout film de Hong Sang-soo ce que Nerval notait dans Aurélia : « Ici a commencé pour moi ce que j’appellerai l’épanchement du songe dans la vie réelle. »
Chat en orbite basse
Guillaume a été un vrai chat, qui m’avait adopté, qui était mon conseiller, mon intime, mon copain, mon inséparable et la seule personne que j’acceptais auprès de moi quand je faisais du montage. […] Et puis il est parti au paradis des chats. – Chris Marker, dans un entretien accordé à Libération, 4 décembre 2004.
Quand elle apprend la nouvelle, Jill pense d’abord à ce vinyle que Jean lui a offert à Paris – Surfing The Void, des Klaxons. Sur la pochette, un chat en combinaison orange d’astronaute pose, casque à la main, près d’un drapeau noir. L’emblème du drapeau – cercle barré en diagonale, deux ailes de chaque côté – se retrouve sur l’écusson de sa combinaison. Derrière chat et bannière, papier gris de studio photo. En haut à droite, macaron jaune au bord denté arborant nom du groupe et titre de l’album. Le chat a le regard sûr et les longues moustaches du conquistador.
Elle repose son téléphone. La pochette est conforme à son souvenir, elle avait seulement oublié les rayures blanches au bout du drapeau. La chanson éponyme n’est pas sa préférée – non, ce qu’elle devrait écouter, c’est la piste d’après, Valley of the Calm Trees. Il faut bien l’écrire, cette dépêche. Elle met ses écouteurs.