Quand vous recevez un service de presse d’un éditeur, avec un très ostensible SP tamponné sur la tranche du livre, vous n’êtes pas censé le revendre après en avoir arraché plus ou moins élégamment le faux-titre, où se trouve d’habitude la dédicace de l’auteur (qui, il faut bien l’avouer, se trouve rarement inspiré dès qu’il s’agit de vous flatter, vérité bien regrettable, je vous l’accorde). Vous n’étiez pas non plus censé n’en surligner que les phrases les plus anodines, les moins intéressantes (entendons-nous bien, elles ne sont même pas mauvaises), qui plus est au marqueur d’un bleu fluo tout sauf chic. Mais, et c’est peut-être plus important, je ne suis pas censé lire votre exemplaire ni m’affliger de l’indigence de votre intérêt. Et pourtant… Il aura suffi d’un moment d’ennui, d’une bourse aux livres et d’un euro à miser juste pour voir. Nous voilà donc réunis par mon geste, que je déplore, et par le vôtre, que somme toute j’admets (encore un livre, et de plus de 600 pages, vous êtes-vous dit comme si vous transgressiez je ne sais quel régime, et ces piges qui ne paient pas), autant en faire bon usage et tenter ce que vous n’avez pas même essayé : avoir tort (inutile de lire votre papier, je le sais aux passages que vous avez bariolés) – il est déjà trop tard dans la semaine pour avoir raison, essayez la prochaine fois de me parler un lundi. Le plus important est d’avoir un point de vue.
Cela m’aura au moins permis de confirmer une opinion sur un écrivain français que je qualifierais volontiers de narcissique, et sur l’intérêt littéraire d’un tel trait de caractère. L’écrivain en question n’est jamais aussi bon que lorsqu’il s’intéresse à lui, et l’intérêt décroît à mesure qu’il s’éloigne de son moi. Mais le moi est pauvre, même s’il se critique (ou croit se critiquer) ; seul, il n’est d’aucune utilité pour atteindre des profondeurs inédites de pensée. Il lui manque un je qui le perce et l’ouvre à l’inattendu. Qui prenne le risque de changer. Le moi est cette fine membrane plus ou moins transparente qu’il s’agit de traverser pour découvrir les merveilles enfouies de son imagination. Chez le narcissique, elle est devenue si opaque, comme polie par l’usage, qu’il n’y voit que son reflet qui le coupe des autres. (Quand son meilleur ami, avec beaucoup de tact, lui parle de la perruche de sa grand-mère, qui ne s’échappait pas quand on ouvrait sa cage, à cause du miroir qu’on y avait placé, l’intéressé n’y voit qu’allégorie de la caverne et transcendance, au lieu de comprendre que cette perruche piégée par son reflet, c’est lui.) De là son dilemme : s’ouvrir au monde, quitte à étioler un talent peu habitué à un tel écart, ou persister dans son moi et ne jamais gagner en amplitude. Et dans ce livre où il est amené à remonter 20 siècles en arrière, il finit par s’en éloigner beaucoup, de son moi, et retombe dans un journalisme de bas niveau, s’exprimant par clichés ou, dans le meilleur des cas, par des comparaisons vite épuisées qu’il ne sait pas renouveler. Mais il remonte dans mon estime quand il imagine un saint Paul paranoïaque plus proche de Philip K. Dick que des Écritures, parce qu’il réussit à projeter sur lui ses propres angoisses. Ce livre aurait pu devenir un roman passionnant.
Contrairement à l’idée reçue, le narcissique ne s’aime pas, et ne l’est jamais autant que lorsqu’il pense échapper à son travers – quand il critique et exhibe ses défauts, qui sont moins intéressants qu’il le croit (surprise, nous avons tous les mêmes). Car s’il se reproche son comportement envers sa famille, c’est encore pour se montrer lui plutôt que ses proches qui le subissent (« Le mal que j’ai fait, je l’ai surtout fait contre moi, malgré moi, à moi »), et s’il contemple son reflet inquiet, c’est pour s’assurer qu’il est aussi doué qu’il le pense. La pensée de ne pas l’être l’obnubile tant qu’il en oublie tout autre considération. C’est l’intérêt et la limite de son talent, qui n’est habitué qu’à s’exercer sur le moi et contre lui. N’étant jamais certain de sa propre valeur, relativement à l’idéal de perfection qu’il convoite, l’écrivain narcissique en vient à se reprocher le moindre tort, à l’inventer si besoin, de là son penchant historique pour les confessions. « Je manque d’étoffe et d’élan. Je suis mesquin, veule, pauvre de tout et même de pauvreté. » Cela ne l’empêche pas de se trouver meilleur que les autres, et d’avoir le culot de critiquer sincèrement ses qualités : son intelligence, son bon goût bourgeois, etc. Il est du genre à exceller en entretien d’embauche : si on lui demandait de citer l’un de ses défauts, il évoquerait sans doute son perfectionnisme et voudrait qu’on le plaigne. C’est si dur d’être lui.
Ce livre que j’achève là, je l’ai écrit de bonne foi, mais ce qu’il tente d’approcher est tellement plus grand que moi que cette bonne foi, je le sais, est dérisoire. Je l’ai écrit encombré de ce que je suis : un intelligent, un riche, un homme d’en haut : autant de handicaps […].
Ai-je tort de penser que ma mauvaise foi vaut mieux que sa bonne foi (et fausse modestie) ? Pour quelqu’un si soucieux à un moment de sa vie des valeurs chrétiennes, il s’embarrasse encore beaucoup de lui-même, au lieu d’écrire de manière désintéressée. Qu’il vive comme un salaud si ça lui chante, mais qu’il s’oublie un peu plus quand il écrit. Ainsi, quand il regarde ses enfants jouer dans un parc, il se félicite que, tout occupés à leurs jeux, ils ne le regardent ni ne pensent à lui. « Je trouverais inquiétant qu’au lieu de faire cela ils restent toujours avec moi, tournés vers moi, à se demander ce que je pense et si je suis content d’eux. J’aime qu’ils m’oublient […]. » Il n’y a qu’un narcissique pour envisager que des enfants enclos dans leur féerie puissent encore penser à lui. La tragédie de Narcisse est de ne pouvoir s’oublier.
Si je devais conseiller un écrivain narcissique (ce qui n’arrive jamais, ils sont trop bons pour demander un avis, encore moins le mien), je l’encouragerais soit à persévérer dans son vice (après tout, autant qu’un défaut serve), soit à détruire son talent pour le reconstruire autrement (processus long et éprouvant, au résultat par principe incertain). Choisir le vice est plus sûr et limité. Si vous préférez le risque d’une réinvention, et la part de jeu que cela implique, traversez le moi sans l’aimer, c’est-à-dire sans vous y intéresser. Pas plus aimable que détestable, ce n’est qu’une donnée circonstancielle du problème très intéressant que vous cherchez non pas à résoudre, mais à maintenir en place assez longtemps pour lui donner une forme qui lui convient. Ainsi est-on attiré de manière exclusive et un peu folle par cette chose autre que soi qu’on finit par devenir. Galatée est Pygmalion est Ovide. Le secret de toute création, c’est l’amour.