Je ne connais pas de meilleure satire de la bêtise humaine et de la médiocrité (fortement) masculine que la série Fargo, vrai-faux documentaire true crime se moquant du voyeurisme malsain associé au genre. (Autre documentaire acerbe, le film des frères Coen dont elle est adaptée est aussi à recommander.) Les deux saisons que j’ai vues jusqu’à présent ne donnent pas très envie de découvrir le Minnesota, surtout l’hiver, quand un tueur à gages psychopathe (l’excellent Billy Bob Thornton de la première saison) sème la zizanie où qu’il passe, sans parler des cadavres qui s’amoncellent. Il a rejeté toute humanité en choisissant d’être un loup parmi les chiens, ces faibles qui obéissent aux règles, aux lois, à la morale – aux femmes ! – qui vont même jusqu’à se féliciter de leur empathie. Des prédateurs domestiqués, voilà ce qu’ils sont. Le personnage interprété par Martin Freeman, rabaissé et méprisé par sa femme, le prendra comme modèle et apprendra à ses dépens qu’un coup de marteau (plusieurs en vérité) n’est pas la meilleure manière de s’affirmer dans la vie.

Comme Fight Club ou American Beauty, tous deux sortis en 1999, la première saison de Fargo montre une masculinité anxieuse qui se sent menacée par les femmes ou la compétition des autres mâles. Ce n’est pas un thème auquel je suis très sensible, mais j’ai l’impression qu’il est particulièrement prégnant dans la culture américaine, peut-être parce qu’elle est plus compétitive que la nôtre. Ou parce que je ne pense pas à regarder autour de moi, ne m’intéressant pas assez à ces hommes inquiets de ne pas ressembler à James Bond (je préfère Q, et puis, à ce stade, tout le monde a compris que c’était une fantaisie, aussi agréable soit-elle, n’est-ce pas ?).

Ce que je n’aime pas dans les histoires de gangsters, ce sont justement les gangsters. Leur brutalité, leur bêtise, leur susceptibilité. Leur mauvais goût aussi, surtout – j’arriverai un jour à regarder Les Sopranos. « La violence est le dernier refuge de l’incompétence », écrivait Isaac Asimov, pastichant le mot de Samuel Johnson sur le patriotisme. Qu’ils perdent ou qu’ils gagnent, les hommes de Fargo sont pour la plupart des incapables. Si seulement ils se contentaient de leur incompétence (je me satisfais bien de la mienne en dehors de l’écriture), mais chaque fois qu’ils l’expriment, ou plutôt qu’ils essayent de la taire par une vaine assurance, il y a un meurtre à cacher. Un secret à garder. La peur d’être démasqué, que la vie si soigneusement rangée qu’on s’était organisée jusque-là s’effondre au premier barrage de police, ou quand on s’y attend le moins, planqué dans quelque hôtel de bord d’autoroute, ou plus tard encore, quand on pense avoir réussi à tromper son monde, à refaire sa vie. Encore savent-ils pourquoi on les traque ; ils n’ont pas à chercher la faute qu’on leur reproche, contrairement aux personnages de Kafka, ou moi dans certains de mes rêves, fuyant je ne sais quoi. Comment maquiller un meurtre qu’on ignore ?

Heureusement, dans la deuxième saison de Fargo, il y a le personnage de Patrick Wilson pour rendre sa dignité à notre sexe. Calme, taiseux, compétent, il en est presque touchant. Nous devrions tous le remercier de (presque) exister.