Dans une scène a priori très secondaire d’Eros + Massacre (1969), un policier qui interroge une étudiante qu’il soupçonne de se prostituer, la froide et belle Eiko, lui demande ce qu’est l’imagination. Sans plus attendre, il répond à sa place : « C’est le fantasme des pauvres », qui préféreraient fuir une vie de souffrance et la certitude de la mort dans le labyrinthe de leur esprit, seule chose qu’on ne pourra jamais leur retirer. Ce n’est qu’une fugue, une échappatoire, l’aveu d’une lâcheté. Le policier, lui, ne vit pas dans son imagination (la candeur de ce cynique), ne croit pas à l’impuissance des hommes ; il agit, brute impassible, et arrête les coupables qui confondent la fiction et le réel, l’envie et l’avoir. Le crime est de croire à son imagination, d’ouvrir son esprit au monde et le monde à son esprit, afin d’y déverser des visions qui ne sont improbables que tant qu’on ne les réalise pas, et d’imaginer d’autres avenirs qui ne soient pas la répétition des mêmes modes de contrôle des faibles par les forts. Ce policier me rappelle, dans La Jetée, « l’homme sans passion » qui expérimente le voyage dans le temps sur les prisonniers du camp.