De manière générale, ne croyez rien de ce qui suit. Cette nouvelle lettre est une tentative de réintroduire la fiction dans ma vie. À partir du mois prochain, elle sera réservée aux membres. Pour celles et ceux qui seraient intéressés sans pour autant vouloir adhérer au club d’écriture, j’ai créé un forfait Patronage à 10 € par mois, qui vous donnera aussi accès aux salons enregistrés du club (j’en reparlerai dans une autre lettre).
Le grand mérite de l’été dernier – qui me paraît déjà très loin, non sans que je m’en réjouisse – est de m’avoir forcé, par sa succession d’épisodes caniculaires et d’insomnies, à revoir, plus de dix ans après (quinze peut-être ?), les films si bouleversants de Kijū Yoshida. Pour moi qui étais claquemuré dans une maison qui prenait de toutes parts la chaleur, leur noir et blanc somptueux avait quelque chose de rafraîchissant, et s’accordait à la demi-somnolence qui était la mienne quand j’errais à trois heures du matin, épuisé mais incapable de dormir, avant de prendre le DVD suivant du coffret et de regarder, en baissant le volume, l’un ou l’autre de ses films. Leur lenteur et leur grande suggestivité, pour ne pas dire leur ambivalence, sans rien des artifices narratifs qui compensent d’habitude la paresse du spectateur, faisaient qu’il n’était pas rare que je me retrouve à somnoler au bord d’un monde aussi inaccessible que l’était jadis pour l’étranger égaré l’île des Phéaciens, repliée sur elle-même, qu’il fallait comme Ulysse aborder de nuit, dans son sommeil. Les images défilaient devant mes yeux fatigués par la veillée et l’effort éventuel de suivre à l’aide des sous-titres les dialogues en japonais. Je ne comprenais que quelques mots simples, mère, femme, qui se détachaient du reste, incompréhensible, plus mélodique que linguistique – le bruit du ressac. Dans certains de ses films, Yoshida remplace les dialogues et le champ-contrechamp qui leur est souvent lié (et qui suscite chez moi tant d’impatience) par les voix hors-champ de ses amants qui essayent de se rejoindre, de s’effleurer, de se mêler l’un à l’autre, sans rarement y parvenir (il est des solitudes que rien ni personne ne saurait atteindre). Ils se parlent par-dessus les images, sans les commenter, comme s’il existait entre eux un décalage ou une lacune de temps, infime et infranchissable. Me revenaient alors des bribes de la personne que j’étais quand je les regardai pour la première fois avec Claire, qui ne comprenait rien à mon attrait mais faisait mine de s’y intéresser. Le tact de nos amours. C’était dans une autre ville, un autre temps, un autre moi, dont il ne reste aujourd’hui presque rien, comme si le passé s’était enroulé sur lui-même et m’avait rejeté sur le rivage toujours meuble du présent. Dans la torpeur de mes nuits blanches, au visage de Mariko Okada, et à ses yeux surtout, sombres et impérieux, parfois affolés, cernés par la violence des hommes, se superposait le souvenir de plus en plus diffus de Claire, dont j’ai veillé à ne conserver aucune photo, jusqu’à ce qu’elle semble n’avoir jamais existé que dans mon imagination.